Partie I Le Jeune Krishnamurti 1895-1946


Partie I

Le Jeune Krishnamurti
1895-1946


« c'est dans l'espace qu'on naît, vers l'espace que tend tout ce qui naît. »

 

Brûlés par le soleil, des rochers parmi les plus vieux du monde, aux contours ressemblant à des sculptures, entourent le village de Madanapalle en Andhra Pradesh, dans le district de Chittoor. Depuis le site vénéré de Tirupati, à travers la vallée des Rishi, jusqu'à Anantpur, se succèdent des montagnes au sommet rocailleux, coupées de vallons étroits. Les pluies y sont rares, la population clairsemée. Les tamariniers et les gold mohurs donnent de l'ombre et explosent de couleurs flamboyantes. C'est une terre sacrée, punyasthal, où ont vécu et enseigné depuis des siècles les mystiques et les saints. Leurs corps y sont enterrés pour purifier le sol. C'est là que, le 12 mai 1895, à minuit et demi, Sanjeevamma, épouse d'un petit fonctionnaire, Jiddu Naraniah, accoucha d'un fils.

Les ancêtres de Jiddu Krishnamurti, brahmane de la sous-caste Velanadu, venaient d'un village, Giddu ou Jiddu, situé au cœur des fertiles champs de riz de la côte de l'Andhra. Gurumurti, le grand-père paternel de Krishnamurti, était lui aussi un petit fonctionnaire, mais le grand-père de celui-ci, Ramakrishna, célèbre pour son grand savoir et sa connaissance du sanskrit et des Védas, avait un poste important dans la Compagnie des Indes.

La maison de Naraniah à Madanapalle, dans une des régions du sud les plus affectées par la sécheresse, était petite et mal aérée. Elle avait deux étages et une façade étroite qui donnait sur une ruelle où coulait un égout à ciel ouvert. Toute l'eau nécessaire au foyer de Naraniah était tirée d'un puits du voisinage et apportée par des porteurs dans la maison, où on la conservait dans de grands récipients en cuivre poli ou des jarres en argile.

Sanjeevamma avait accouché dans la pièce réservée au culte - la puja . Cette particularité n'a pas été relevée par les biographes de Krishnamurti. Pour un hindou traditionnel, qu'il vive dans les neiges de l'Himalaya ou au cap Kanyakumari à l'extrême sud, en ville ou dans un village, la pièce à puja est le saint des saints, le cœur de la maison, où demeurent les griha devata, les dieux de la maison. Cet oratoire est sanctifié par des fleurs, de l'encens et la récitation des mantras sacrés. On ne peut y entrer qu'après le bain rituel et revêtu de vêtements propres. La naissance, la mort, le cycle menstruel sont une cause de pollution rituelle. Lors d'une naissance ou d'un décès, le maître de maison et sa famille partagent la souillure et s'abstiennent de célébrer la puja quotidienne ; on invite un brahmane du temple local à la célébrer à leur place. Il était donc impensable qu'un enfant vînt au monde dans cette pièce.

Sanjeevamma, qui était à la fois l'épouse et la cousine de Naraniah, était une femme pieuse et charitable. Elle passait pour avoir des pouvoirs psychiques, des visions et le don de distinguer la couleur des auras de certaines personnes. Comme un musicien sensible aux moindres nuances de son instrument, elle percevait les battements du cœur de l'enfant qu'elle portait, et qui passerait bientôt par le portail de la vie. La prémonition du caractère exceptionnel de cette naissance l'avait peut-être encouragée à agir ainsi, sinon elle n'aurait pas osé défier les dieux.

Dans l'après-midi du 11 mai, Sanjeevamma comprit que la naissance de l'enfant, son huitième, était imminente. Elle savait quels étaient les préparatifs habituels avant une naissance: elle installa la pièce, chanta des chants telugu  à son mari, et s'étendit sur une natte à l'étage supérieur de la maison. Les douleurs commencèrent dans la soirée. Elle réveilla Naraniah, alla dans la pièce de la puja où tout était prêt, et s'allongea par terre. Une femme du village, une parente qui faisait office de sage-femme, vint l'aider, tandis que son époux attendait au-dehors. Sanjeevamma souffrit peu. Les seuls mots qu'elle prononça furent: « Rama, Rama, Anjaneya », qui est un des noms de Hanuman . Au milieu de la nuit, la parente ouvrit la porte et dit au père: « Sirsodayam, la tête apparaît. » Selon la tradition, c'est le moment précis de la naissance.

C'est dans cette petite chambre, éclairée par des lampes à huile, en présence de l'ishta devata, le dieu de la maisonnée, que Krishnamurti respira pour la première fois. Le petit enfant, venant de l'espace protégé du sein maternel, pénétra dans l'espace du monde. « C'est dans l'espace qu'on naît, vers l'espace que tend tout ce qui naît . »

L'horoscope de l'enfant fut établi dès le lendemain par Kumara Shrowthulu, astrologue réputé dans le pays. Il dit à Naraniah que ce nouveau fils serait un homme très remarquable. L'horoscope était complexe ; l'enfant serait en butte à de nombreux obstacles avant de devenir un Maître.

Pendant les onze jours prescrits, le bébé resta dans une atmosphère qui recréait celle du sein maternel: dans la pénombre, à côté de sa mère et doucement balancé dans son berceau de tissu. Selon la tradition orthodoxe hindoue, Krishnamurti ne pénétra que graduellement dans le monde extérieur et la lumière éblouissante du soleil. Le sixième jour eut lieu la cérémonie au cours de laquelle on donne un nom à l'enfant. Il était inévitable que, dans cette famille traditionnelle, le huitième fils fût appelé Krishnamurti, en l'honneur de Krishna, le dieu-berger, qui était le huitième enfant de ses parents.

Trois ans plus tard, Sanjeevamma eut un autre garçon, que l'on appela Nityananda, « félicité éternelle ».

Quand Krishna atteignit ses six ans eut lieu Yupanayana, cérémonie d'initiation à la première étape de la vie d'un brahmane, le brahmacharya, période d'étude et de chasteté. Elle fut célébrée à Kadiri, où son père avait été nommé. On lui passa le cordon sacré, tissé à la main, sur l'épaule, et son père lui murmura à l'oreille le mantra secret, la gayatri, l'invocation au soleil. On lui enseigna à réciter ce mantra avec l'intonation, l'accent et les gestes corrects. Il dut apprendre à réciter ce mantra au lever du soleil, à accomplir les rites de la Sandhya au coucher du soleil, à prendre les bains rituels et à se préserver de toute souillure. Il lui enseigna sans doute aussi à réciter les Védas.

Selon les propres termes de Naraniah, « Yupanayana est une cérémonie que l'on célèbre lorsque les jeunes brahmanes sont en âge de recevoir un enseignement: entre cinq et sept ans, selon leurs capacités. C'est ainsi que, lorsque Krishna eut atteint cet âge, on fixa un jour pour la cérémonie, qui est chez nous aussi une fête de famille ; les parents et amis sont invités à un repas ».

On baigna Krishna devant tous les assistants, et on le revêtit de nouveaux habits. Puis on le mit sur les genoux de son père, dont une main tendue portait un plateau d'argent parsemé de grains de riz. Sa mère, assise à côté de Naraniah, prit l'index droit de l'enfant, et traça avec lui, dans le riz, la parole sacrée AUM, qui en sanskrit s'écrit avec une seule lettre - la première de l'alphabet sanskrit et de toutes les langues indiennes.

« Puis, rapporte Naraniah, on retira ma bague de mon doigt, on la plaça entre le pouce et l'index de l'enfant, et ma femme, tenant toujours la petite main, traça avec la bague la parole sacrée en caractères telugu. La même lettre fut de nouveau tracée trois fois sans la bague. Des mantras furent alors récités par le prêtre officiant, qui pria pour que l'enfant soit doué spirituellement et intellectuellement. Ma femme et moi emmenâmes alors Krishna jusqu'au temple de Narasimhaswami pour y faire nos dévotions et prier pour le succès futur de notre fils. Nous nous rendîmes à l'école la plus proche, où nous remîmes Krishna au maître, qui accomplit le même rite de tracer la parole sacrée dans le sable. De nombreux élèves étaient réunis dans la classe, et nous leur distribuâmes des friandises. C'est ainsi que, selon notre coutume, nous fîmes commencer ses études à Krishna. Puis nous rentrâmes à la maison où nous offrîmes un repas à nos parents et à nos amis. »

Krishna et son frère Nitya étaient très proches l'un de l'autre, tout en étant très différents. Nitya était remarquablement intelligent. « Avant de savoir parler, quand il voyait d'autres garçons aller à l'école, il s'emparait d'une ardoise et d'une craie, et les suivait. » Krishnamurti était un enfant fragile, sujet à de violents accès de paludisme. A un moment donné, il souffrit de convulsions, et pendant toute une année ne put aller à l'école car il saignait du nez et de la bouche. Il s'intéressait peu à ce qu'on apprenait en classe, mais passait de longues heures à contempler les nuages, les insectes, à regarder dans le lointain. On l'a décrit comme maladif et peu éveillé. Ses maîtres prenaient pour un retard mental le fait qu'il était toujours vague, qu'il parlait peu, et qu'il ne témoignait aucun intérêt pour la réalité.

Le jeune Krishnamurti, malgré ce vague apparent, était passionné de mécanique. Un jour, il manqua l'école: sa mère, partie à sa recherche, le trouva tout seul dans sa chambre, totalement absorbé par le démontage d'une pendule. Il refusa de quitter la pièce, de boire et de manger tant qu'il n'eut pas fini de démonter le mécanisme et, lorsqu'il eut compris comment il marchait, il le remonta entièrement.

Krishna était très attaché à sa mère qui, semble-t-il, était consciente de la nature exceptionnelle de son fils . Sanjeevamma mourut en 1905 et sa mort laissa le jeune garçon désemparé. Bien des années plus tard, pendant l'été 1913, alors qu'il se trouvait en Europe, il décida de se mettre à écrire son autobiographie à laquelle il donna comme titre: « Cinquante années de ma vie », se promettant d'ajouter au fil des ans « de nouveaux événements ; et en 1945 ce titre sera justifié ». Hélas! le récit devait être abandonné dès les premières pages. Cependant, le début jette une lumière intéressante sur ses sentiments et ses premières années auprès de sa mère. A dix-huit ans, le souvenir de son enfance était encore très vivace, et sa description des visions qu'il avait eues de sa mère après sa mort est poignante:

« Les plus heureux souvenirs que j'ai gardés de mon enfance tournent autour de ma mère chérie, qui s'est occupée de nous avec tout l'amour dont les mères indiennes sont capables. Je ne peux pas dire que l'école me plaisait beaucoup car les maîtres n'étaient pas très gentils et me donnaient des leçons trop difficiles. J'aimais bien la gymnastique, à condition qu'elle ne fût pas trop dure car j'étais de santé délicate. En perdant notre mère, en 1905, mes frères et moi perdîmes celle qui nous aimait et s'occupait le plus de nous ; notre père était trop occupé pour faire beaucoup attention à nous. Ma vie fut celle d'un jeune Indien ordinaire jusqu'à mon arrivée à Adyar en 1908. [en fait, ce fut en janvier 1909.]

Ce lieu m'était déjà familier car mon père y allait pour assister à des assemblées de la Société Théosophique. Il organisait aussi des réunions dans notre maison à Madanapalle pour étudier la théosophie, et j'entendais souvent mon père et ma mère parler d'Adyar. Ma mère faisait régulièrement ses dévotions dans la pièce de la puja, où se trouvaient des images des divinités hindoues et également la photographie de Mme Besant, habillée à l'indienne, assise les jambes croisées sur un chowki (sorte de petite estrade) recouvert d'une peau de tigre.

J'étais généralement seul à la maison quand mes frères étaient à l'école car j'avais souvent de la fièvre - en fait, presque chaque jour - et j'allais fréquemment dans la pièce à puja vers midi rejoindre ma mère ; c'était le moment du culte quotidien. Elle me parlait alors de Mme Besant, du Karma et de la réincarnation, et me faisait aussi la lecture du Mahabharata, du Ramayana et d'autres textes traditionnels. Je n'avais que sept ou huit ans, je ne saisissais donc pas grand-chose, mais je crois que j'absorbais beaucoup de ce que je ne pouvais pas encore comprendre.

A propos de ma mère, je me souviens de certaines choses qui méritent peut-être d'être mentionnées. Elle était douée de pouvoirs psychiques et avait souvent des visions de ma sœur, morte deux ou trois ans auparavant. Elles conversaient ensemble et il y avait un endroit particulier dans le jardin où ma sœur avait l'habitude de venir. Ma mère savait aussitôt lorsqu'elle s'y trouvait ; elle m'y emmenait parfois et me demandait si moi aussi je voyais ma sœur. Je commençais par rire de cette question, mais elle insistait et alors, parfois, il m'arriva de la voir. Je dois avouer que j'avais très peur car je l'avais vue morte et son corps incinéré. Je me précipitais alors auprès de ma mère, qui me disait qu'il n'y avait pas de raison d'être effrayé. A part elle, j'étais le seul dans la famille à avoir ces visions, et pourtant les autres y croyaient tous. Ma mère avait aussi le don de voir les auras des personnes, et cela m'arriva aussi. Je ne pense pas qu'elle ait su ce que signifiaient les différentes couleurs. Il y avait beaucoup d'autres épisodes semblables, mais dont je ne me souviens pas à présent. Nous parlions souvent du Seigneur Krishna, vers qui je me sentais particulièrement attiré et je demandai un jour à ma mère pourquoi on le représentait toujours comme étant tout bleu. Elle me dit que son aura était bleue ; comment le savait-elle? Je l'ignore.

Elle était très charitable, bonne pour les garçons pauvres et elle nourrissait régulièrement ceux qui appartenaient à sa caste. Chaque garçon venait chez nous un jour fixe de la semaine et allait dans d'autres maisons les autres jours. Un certain nombre de mendiants, qui souvent venaient de très loin, se présentaient chaque jour pour recevoir du riz, du dal et parfois des vêtements.

Avant notre venue à Adyar, mes frères et moi fréquentâmes plusieurs écoles, dont la plus agréable fut celle de Madanapalle, le village où je suis né. Mon père, fonctionnaire, était sans cesse transféré d'un endroit à un autre de sorte que notre éducation fut souvent interrompue. Après la mort de ma mère, tout alla mal car il n'y avait vraiment personne pour s'occuper de nous.

J'ai eu souvent des visions de ma mère. Je me souviens de l'avoir suivie une fois alors qu'elle montait l'escalier. Je tendis la main et il me sembla que je saisissais son vêtement, mais elle disparut dès que nous fûmes arrivés en haut de l'escalier. Pendant longtemps je savais que ma mère me suivait lorsque j'allais à l'école. Je m'en souviens particulièrement bien car j'entendais le tintement des bracelets que toute femme indienne porte aux poignets. Au début, je regardais derrière moi, un peu effrayé, et j'apercevais vaguement sa silhouette et une partie de son visage. Cela se produisait presque toujours quand je quittais la maison. »

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