Le rêve: « Est-ce vous, mon Seigneur? »

             Partie III

             
Le rêve:
               « Est-ce vous, mon Seigneur? »

Quelle était la tâche qui attendait Mme Besant à Varanasi à ce moment précis, le plus important de sa vie? Pourquoi n'était-elle pas restée à Adyar pour l'initiation de Krishnamurti? Était-elle, elle-même, dirigée par des mystiques et des sages, et cherchait-elle auprès de la hiérarchie occulte une confirmation des dons du jeune homme? Devait-elle recevoir une initiation yoguique afin de protéger celui qui devait être le Maître Universel?

Plus de soixante-dix ans plus tard, j'ai rencontré des savants et des pandits brahmanes de Varanasi ; j'ai appris ainsi que Mme Besant y avait été en contact avec le Swami Vishudhanand et son disciple Gopinath Kaviraj. Le premier était un tantrika réputé, doué de nombreux siddhi ou pouvoirs spirituels, qui se disait en relation directe avec un culte et une doctrine secrets du Tibet. Cette doctrine avait pris naissance en Inde et survivait dans sa forme originale dans un lieu imprégné d'influences psychiques, au-delà du lac Mansarovar, dans l'Himalaya. C'était là, disait-on, que de nombreux sages et boddhisatvas se réunissaient, non pas physiquement, mais peut-être comme noyaux d'énergie. Une de leurs doctrines les plus secrètes, chuchotée de bouche à oreille, concernait le cycle éternel du temps - et impliquait les pratiques du yoga de kundalini et des transferts de conscience. Ce yoga, qui présente d'immenses dangers, avait été pratiqué en Inde bien avant le Bouddha et son enseignement, mais n'existait plus que parmi les adeptes de ce lieu secret au Tibet.

Il est possible que Mme Besant ait pu connaître, grâce au Swami Vishudhanand, la doctrine du retournement, ou transfert de conscience, et sa parenté étroite avec le yoga de la kundalini. Le Pandit Jagannath Upadhayaya de Varanasi, qui avait trouvé un exemplaire du texte original du Kala Chakra Tantra, et qui avait entrepris de l'étudier, dit un jour à Krishnaji que le Pandit Gopinath Kaviraj était persuadé que la Société Théosophique s'était beaucoup inspirée, pour son enseignement caché, de cette doctrine secrète. Il lui dit aussi que le Swami Vishudhanand et Gopinath Kaviraj avaient annoncé à Mme Besant, dans les premières années de ce siècle, la venue imminente du Boddhisatva Maitreya et sa manifestation dans un corps humain ; selon eux, c'était celui de Krishnamurti qui avait été choisi. Celui-ci, lorsque je lui en parlai, répliqua aussitôt: « Maitreya ne peut pas se manifester, c'est comme si le ciel se manifestait. C'est l'enseignement qui se manifeste. » Un autre jour, parlant du même sujet, il vit, comme à travers une déchirure dans le tissu du temps, une image: « Amma (A. B.) est ailée voir Kaviraj à cheval. Ce propos m'intrigua. L'idée de Mme Besant chevauchant à cette époque un palefroi blanc, à travers les ruelles de Varanasi, pour visiter des sadhus, ascètes mendiants, me paraissait fantaisiste ; je cherchai à me renseigner à ce sujet et je découvris que Mme Besant aimait beaucoup l'équitation et qu'il était probable qu'elle s'était rendue à cheval chez les gurus de Varanasi.

Ces relations avec Varanasi éclairent d'un jour nouveau la façon dont bien des inspirations et doctrines secrètes ont pénétré dans la Section ésotérique de la Société Théosophique. Il est possible que la foi totale de Mme Besant en la manifestation du Boddhisatva Maitreya dans le corps de Krishnamurti ait été due à ces premiers contacts avec les gurus de Varanasi et leurs liens avec la hiérarchie occulte. Leadbeater, en dépit de ses pouvoirs évidents, était trop influencé par le symbolisme occulte occidental ; les sources qui alimentaient l'apport indien au monde occulte de la Théosophie ne pouvaient venir que de la tradition indienne et tibétaine.

Trois semaines après que Krishna eut été reçu dans la Section ésotérique, Leadbeater télégraphia à Mme Besant que le jeune homme avait été agréé comme son disciple par Maître Koot Hoomi. Il ne s'était écoulé que cinq mois depuis qu'il avait découvert Krishna. Celui-ci, dans une lettre à Mme Besant, merveilleusement calligraphiée (résultat, peut-être, d'exercices intenses d'écriture), lui décrivit la cérémonie d'admission du 3 janvier 1910:

« Chère Mère,
Cela a été magnifique. Quand nous sommes allés dans la maison de notre Maître, nous l'avons trouvé avec Maître Morya, et Maître Djwal Kul ; ils étaient debout en train de parler d'une voix douce. Nous nous prosternâmes tous, et le Maître m'attira sur ses genoux et me demanda si j'étais disposé à m'oublier complètement, et à ne jamais avoir une pensée égoïste mais à me préoccuper uniquement d'aider le monde. Je lui ai dit que j'étais prêt, et que mon seul désir était de devenir un jour comme lui. Il m'embrassa alors, m'effleura de sa main, et il me sembla que je m'intégrais presque à lui ; je me sentis tout à fait différent, et très très heureux, et ce sentiment ne m'a pas quitté depuis. Ensuite tous les trois m'ont donné leur bénédiction et nous sommes repartis. Mais le lendemain matin, quand, dans le sanctuaire, je l'ai de nouveau remercié, j'ai senti sa main peser sur ma tête, exactement comme la nuit précédente.
Je viens de faire une promenade à cheval de quatre cents kilomètres ; maintenant cela me plaît beaucoup. Quand nous reviendrez-vous? Je vous envoie toute mon affection bien des fois par jour.

Votre fils qui vous aime, Krishna.

La période de probation fut courte, et suivie d'événements insolites. Un astrologue éminent, G. E. Sutcliff, avait prédit pour le 11 janvier une position inhabituelle des planètes. Leadbeater et Mme Besant échangèrent des télégrammes, et cette dernière fut finalement informée que la première initiation de Krishna aurait lieu dans la nuit du 11 au 12 janvier. Mme Besant ne pouvait y assister, mais elle donna comme instructions que les portes du sanctuaire de la Section ésotérique et de la véranda qui donnaient dans sa chambre fussent fermées ; Krishna et Leadbeater devaient, pour cette occasion mémorable, occuper cette pièce.

On raconta plus tard que Krishna et Leadbeater furent hors de leur corps pendant deux nuits et un jour, et n'étaient revenus à plusieurs reprises que pour s'alimenter un peu. Krishna était étendu sur le lit de Mme Besant, Leadbeater sur le sol. Le 12 janvier, ils émergèrent de la chambre et trouvèrent au-dehors quelques membres de longue date de la Société qui les attendaient. Parmi eux se trouvait Naraniah, le père de Krishna, et son frère Nitya. Krishna écrivit immédiatement à Mme Besant pour lui décrire les mystérieux événements.

« Quand j'ai quitté mon corps la première nuit, je me suis trouvé tout de suite dans la maison du Maître ; il y avait là aussi Maître Morya et Maître Djwal Kul. Le Maître m'a parlé un long moment avec beaucoup de bonté et m'a tout expliqué au sujet de l'initiation et dit ce que j'aurais à faire. Puis nous sommes allés ensemble à la maison du Seigneur Maitreya, où j'étais déjà allé une fois, et là se trouvaient presque tous les Maîtres: le Maître Vénitien, le Maître Jésus, le Maître Comte, le Maître Sérapis, le Maître Hilarion et les deux Maîtres Morya et K. H. Le Seigneur Maitreya s'est assis et les autres l'ont entouré en demi-cercle. [Ici Krishna a dessiné un schéma précisant la place des uns et des autres.) Puis le Maître a pris ma main droite, le Maître Djwal Kul ma main gauche, et ils m'ont mené devant le Seigneur Maitreya. Vous [Mme Besant] et Oncle [Leadbeater] vous vous teniez tout près derrière moi. Le Seigneur me sourit, mais il demanda au Maître: "Qui m'amenez-vous ici?" Le Maître a répondu: "C'est quelqu'un qui demande à être admis dans la Grande Fraternité." »

Les Maîtres réunis là acceptèrent son admission dans la Fraternité.

«... Puis le Seigneur s'est détourné de moi et a invoqué Shamballa: "Vais-je accomplir cela, ô Seigneur de la Vie et de la Lumière, en Ton Nom et pour Toi?" Et, immédiatement, la grande Étoile d'argent étincela sur Sa tête et, de chaque côté, sont apparues en l'air les silhouettes du Seigneur Gautama Bouddha et du Mahachohan. Le Seigneur Maitreya s'est alors adressé à moi avec le vrai nom de mon Ego, il a posé la main sur ma tête et m'a dit:
"Au nom de l'Unique Initiateur, dont l'Étoile brille au-dessus de nous, je vous reçois dans la Fraternité de la Vie Éternelle." [La nuit suivante, ils furent emmenés chez Sanat Kumar.] "... C'est un garçon pas beaucoup plus âgé que moi, mais je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi beau, radieux et lumineux ; quand il sourit, on dirait le soleil. Il est fort comme la mer, rien ne doit pouvoir lui résister et, pourtant, il n'est qu'amour ; je n'ai donc pas eu peur de lui le moins du monde

On ne possède pas la réponse de Mme Besant, mais c'est en termes enthousiastes qu'elle confirma l'événement dans une lettre à Leadbeater. L'échange de correspondance entre elle et Krishna révèle un intérêt et une affection immenses pour le jeune garçon. En voici un exemple:

« Mon bien-aimé Krishna, mon petit garçon béni, je me demande si tu me vois ou me sens pendant ta méditation du matin où je viens à toi ; tu l'éprouves dans ton corps astral, mais l'éprouves-tu aussi sur terre? Combien de fois par jour je t'envoie une pensée pour que tu sois enveloppé par ses ailes...
Une grande rencontre concernant les animaux vient d'avoir lieu à Calcutta, et j'y ai raconté l'histoire du rouge-gorge qui avait essayé de retirer le clou de la main du Christ sur la Croix. Ce n'est pas un fait, mais une vérité profonde, comme celle de Shri Rama caressant les écureuils qui, depuis, ont des raies blanches sur le dos. Un jour à Sarnath, là où le Bouddha a prononcé son premier sermon, j'ai regardé dans le passé et j'ai vu un petit faon qui venait blottir son museau dans sa main. Le Seigneur était tout amour, les animaux n'avaient donc pas peur de lui. Dis à mon cher Nitya que je lui mets un baiser tous les matins sur sa chère petite tête, et que je lui envoie à lui aussi une pensée. Tu sais que je t'aime beaucoup, mon Krishna, et que je suis toujours ta mère qui t'aime.»

Krishna répondit le 5 avril 1910:

« ... Bien sûr, mon cerveau physique se souvient quand vous m'entourez de vos bras, parce que j'essaie de garder toujours ma conscience éveillée, mais je n'en suis pas encore tout à fait maître. Je travaille toujours pour ce que l'on attend de moi lors de la deuxième étape, mais cela prendra quelque temps. Je crois que je n'ai plus de doute ni de superstition, mais c'est dur de se débarrasser de l'illusion du soi. Je le ferai quand même. Je ne sais pas bien comment, mais je le ferai cependant.
J'ai lu Les enfants de la Patrie et dans trois jours environ nous aurons fini L'Histoire de la Grande Guerre. Je connaissais l'histoire du rouge-gorge et celle de l'écureuil, mais je n'ai jamais encore vu de rouge-gorge. Je n'ai pas été à Sarnath depuis mille deux cent cinquante ans, mais j'espère y aller dans cette vie aussi. Il y avait là un grand pilier gris avec un lion dessus, et d'autres petits piliers autour en demi-cercle. Quand reviendrez-vous? Chaque jour je vous envoie toute mon affection.

Votre fils qui vous aime, Krishna. »

Une photographie prise juste après la première initiation de Krishna, cinq mois après qu'il eut été « découvert » par Leadbeater, montre le jeune brahmacharin portant l'angavastram. Le visage, vu de profil, est fragile mais révèle déjà une force considérable. Ses cheveux descendent jusqu'aux épaules ; ses yeux reflètent l'akash, l'espace et le son illimités. La bouche est entrouverte, il n'est ni souriant ni morose ; c'est une tendre pousse de manguier qui n'a pas de volonté propre, mais seulement l'énergie vitale. Ce visage est sans défense, totalement dépourvu d'artifice: « Des eaux, tu es la sève première, comme aussi des arbres de la forêt.

La plupart des biographes de Krishnamurti le décrivent, au moment de sa « découverte », comme un enfant arriéré, idiot même, sale et négligé, que seuls rachetaient ses grands yeux. Il est étonnant que personne n'ait remarqué son extraordinaire beauté.

En septembre 1910, Mme Besant emmena les deux frères à Varanasi. C'est là que Krishna se fit envoyer les notes qu'il avait écrites, dit-on, à Adyar, et qui devaient constituer les matériaux pour son premier livre Aux pieds du Maître.

La publication de ce livre souleva une importante controverse. Spécialement relié en cuir bleu et dédicacé par Krishna, un exemplaire destiné au Maître Koot Hoomi et placé un soir sous l'oreiller du jeune garçon avait disparu le lendemain matin. Un grand nombre d'exemplaires furent vendus. L'anglais de Krishna était à ce moment-là médiocre, et de nombreux critiques affirmèrent que le livre avait été écrit par Leadbeater. L'ouvrage était clair, et combinait l'enseignement théosophique et certains principes de base de l'hindouisme.

Il n'est guère douteux que, même si le premier jet avait été écrit par Krishna sous la direction de Maître H. K., la version finale porte l'empreinte évidente de Leadbeater. Interrogé par son père, Krishna démentit, dit-on, être l'auteur du livre.

Quelque cinquante ans plus tard, le physicien Georges Sudharshan demanda à Krishnaji si Aux pieds du Maître était de lui. Il répondit: « L'homme qui a écrit ce livre a disparu.  Il refusa d'en dire davantage.

En 1911, Mme Besant emmena ses deux pupilles en Angleterre. Ses vieux amis et admirateurs, en Inde, la critiquaient vivement à propos de ce qu'ils appelaient cette « histoire de Messie », et elle subissait sans cesse les attaques du Hindu, l'important quotidien de langue anglaise publié à Madras. Peu à peu, de nombreux membres de la Société Théosophique de toute l'Inde, dont certains étaient des amis proches, se révoltèrent ouvertement contre le culte qu'elle vouait « au petit hindou qu'elle appelle Alcyone . Défiant le ridicule, l'opposition déclarée et le départ de la Société de certains de ses membres éminents, Mme Besant tenait bon ; sa foi dans les instructions des Maîtres, selon lesquelles Krishna devait être l'incarnation du Bouddha Maitreya, restait inébranlable.

Avant de partir pour l'Angleterre, elle commanda aux meilleurs tailleurs de Bombay une garde-robe occidentale complète pour les deux frères. Quand ils arrivèrent à la gare de Charing Cross, où les attendaient un groupe de théosophes, Krishna portait un pantalon et un veston de sport.

Mme Besant les emmena chez son amie Mlle Bright. Celle-ci, dans son livre intitulé Vieux souvenirs et lettres de Mme Besant, a décrit ses deux pupilles indiens.

«... A. B. amena chez nous ces deux jeunes Indiens, Krishnamurti et Nityanandam. Il était intéressant d'observer leurs réactions à nos usages occidentaux. Ils étaient très timides et réservés, mais très attentifs à ce qui se passait dans notre univers étrange et souvent, sans doute, très critiques! Surtout au sujet du riz ! "Je ne crois pas, déclara une fois Nitya d'un ton grave, que Mlle Bright comprenne à quel point nous aimons le riz..." C'était un garçon charmant, au visage si sérieux, aux yeux vifs, doux et interrogateurs. On devinait dans ce corps fluet de petit Indien une nature belle et forte. A. B. était toute dévouée à ces deux enfants et leur prodiguait toute l'affection et l'attention possibles. C'était merveilleux de les voir ensemble  ... »

Durant une brève séparation d'avec Krishna, Mme Besant lui écrivit le 29 novembre 1911 :

« Je t'envoie de grandes vagues d'amour, comme celles qui franchissent la barre, mais celles-ci ne te renversent pas mais enveloppent et protègent le précieux corps qu'empruntera le Seigneur.

Je suis attachée à mon cher Krishna, l'ego que j'ai aimé depuis si longtemps ; combien d'années? Je l'ignore. Depuis que nous étions des animaux bondissants et que nous gardions la cabane de notre Maître? Ou peut-être depuis plus longtemps encore, lorsque nous étions des plantes et que nous tendions nos vrilles délicates les unes vers les autres sous les rayons de soleil ou les tempêtes?

Oh! il y a si longtemps... J'étais un bloc de cristal et tu étais une pépite d'or au-dedans de moi . »

Krishna et Nitya retournèrent pour peu de temps en Inde, avec Mme Besant, en décembre 1912. Les attaques contre celle-ci ne s'étaient pas calmées. Les deux frères l'accompagnèrent à Varanasi. D'après elle et Leadbeater, c'était là que la première manifestation de l'esprit devait se produire ; Mme Besant proclama alors qu'il n'y avait plus aucun doute que Krishnamurti avait été choisi par le Boddhisatva Maitreya pour son incarnation.

En 1912, ils rentrèrent tous les trois en Europe. Naraniah avait donné son autorisation à contrecœur, étant bien entendu qu'ils seraient préservés de tout contact avec Leadbeater. A ce moment-là, on parlait ouvertement, dans la colonie anglaise de Madras, des penchants sexuels de celui-ci, et il était naturel que le père des garçons redoute pour eux son influence. Mme Besant était sur le point de quitter l'Inde avec eux lorsque les craintes de Naraniah se réveillèrent et il menaça de faire un procès pour récupérer ses fils. Elle réussit cependant à le persuader de les laisser partir avec elle pour se préparer à entrer à Oxford. Mais, lorsque Naraniah apprit que Mme Besant, à son arrivée en Europe, avait emmené les garçons à Taormina, en Italie, où Leadbeater les attendait pour aider Krishna à subir sa seconde initiation, il déposa plainte et réclama la garde de ses fils. Mme Besant repartit pour l'Inde et se défendit avec toute l'énergie, l'esprit de décision et la volonté dont elle était capable. Elle parut en personne devant le tribunal et argumenta avec habileté contre les meilleurs experts juridiques du pays. Elle perdit le procès en première et deuxième instances, mais l'emporta finalement lorsqu'elle fit appel auprès du Conseil Privé.

De 1912 à 1922, Krishna et Nitya ne devaient pas revoir leur pays. Mme Besant et Krishna n'avaient pu maintenir le contact que par lettres. Krishna lui écrivait chaque semaine: il lui parlait de ses études, de ses rêves, de ses problèmes. Il commença à récolter de l'argent pour l'œuvre de Mme Besant en Inde et promit une contribution de deux shillings six pence pris sur son argent de poche hebdomadaire. Au cours d'une visite à un dentiste, une légère application de cocaïne sur une dent de sagesse provoqua la nuit suivante un rêve extraordinaire où apparaissait le Seigneur Maitreya. Il décrivit ce rêve dans une lettre à Mme Besant - l'écriture s'étale sur toute la page, des mots sont barrés, les lignes se chevauchent:

« Je me souviens que j'étais avec Clarke, dans une pièce au-dessus d'une salle de l'E.S. (la Section ésotérique). Il y avait une réunion, que présidait Mère. La réunion était terminée, et Clarke et moi montâmes dans ma chambre. Ma fenêtre donnait dans la salle de réunion ; je m'en approchai par hasard et j'aperçus quelqu'un. Je fus d'abord surpris parce que j'avais vu que tout le monde était parti après la réunion, j'avais fermé moi-même la porte à clé. Je me sentis assez inquiet et plutôt effrayé, mais je me dis: "Il n'y a pas de quoi avoir peur!" J'appelai Clarke et je descendis rapidement ; arrivé en bas je me retournai pour voir si Clarke me suivait, mais il n'était pas là. J'entendis une sorte de bruit et voici ce que je vis: une forme parut se détacher du portrait du Seigneur Maitreya et de ceux des autres Maîtres, je vis le corps d'un homme, mais son visage m'était caché car il était couvert d'une sorte d'étoffe dorée. Je savais qui c'était car il avait les cheveux longs et une barbe en pointe, mais je voulus en être sûr et je lui demandai très humblement: "Est-ce vous, Seigneur?" Il découvrit son visage et je sus alors que c'était bien le Seigneur Maitreya. Je me prosternai et, la main tendue, il me bénit. Puis il s'assit sur le sol, les jambes croisées, et j'en fis autant. Il se mit à me parler et à me dire des choses dont je ne me souviens pas. Je me prosternai de nouveau, et il disparut.

Quelques heures plus tard, je marchais avec un ami indien sur une route, et, des deux côtés, il y avait des montagnes et des rivières ; je vis un homme, grand et bien bâti, qui marchait vers nous. Lorsqu'il se rapprocha de nous, je sus qui c'était et je dis à mon ami de s'en aller, mais il me répondit qu'il voulait voir qui nous suivait. L'homme était alors tout près de nous ; j'allais me prosterner mais II m'arrêta d'un signe de la main. Mon ami était derrière moi. Le Seigneur lui dit à nouveau: "Puisque tu ne veux rien, tu ferais mieux de t'en aller." Mon ami restait sans répondre. Le Seigneur leva alors la main, j'entendis un grondement comme si un train passait. Je me tournai vers mon ami et le vis s'écrouler lentement par terre. Il était immobile comme s'il était mort. Je me prosternai et le Seigneur Maitreya dit: "Ton ami est curieux." Je ne sus que répondre et je regrettai d'avoir emmené mon ami avec moi.

CECI EST CONFIDENTIEL


Le Seigneur dit - je crois que c'est ce qu'il me dit - que Raja [C. Jinarajadasa] devait aller en Amérique après George [Arundale, le précepteur de Krishna en Angleterre de 1912 à 1914] et que Clarke devait rester. Il me dit que je faisais des progrès, et autre chose dont je ne me souviens pas. Je le vois encore, très clairement. Son visage était comme une vitre recouverte d'une mince couche d'or ; comme du blé mûr, comme aurait dit Mère. Son visage était radieux et lumineux.
Il m'a témoigné une grande bonté. Une fois ou deux, il a posé Sa main sur mon épaule. Il m'a parlé de Mère et de George. Nous avons conversé un long moment. A la fin, je lui ai demandé: "Quels ordres me donnez-vous, Seigneur?" et il m'a dit: "Ne sois pas si solennel." Je me suis prosterné encore une fois, et il a ajouté: "Nous nous verrons souvent." Il me semblait que je pourrais parler sans fin avec lui. Il disparut, et je m'éveillai. Il était cinq heures et demie. J'ai aussitôt noté tout ceci...

Krishna .

Pendant toutes les années de séparation, Mme Besant continua d'écrire régulièrement à Krishna ; elle lui décrivait sa vie, corrigeait ses fautes d'orthographe, etc. Ses lettres reflètent l'intérêt qu'elle lui portait et ses qualités pédagogiques remarquables. Dans une lettre du 9 octobre 1912, elle le reprend sur sa mauvaise orthographe:

« Je suis contente que tu fasses régulièrement tes devoirs, mais je t'en prie, applique-toi et concentre-toi comme tu le faisais avec moi. C'est très important que tu y arrives et que tu nous fasses honneur à Oxford. Je préférerais que tu écrives "parallèle" avec un seul "r", mais tu as bien écrit ce mot avec deux "1". Je ne crois pas qu'il y ait une règle sur le "r" redoublé: on écrit "harassé" avec un "r" et "embarrassé" avec deux "r". C'est en lisant qu'on apprend à quoi ressemble un mot, et, s'il est mal orthographié, on dirait qu'il boite...
Je pars pour Adyar le 20 à minuit ; il y aura une réception donnée en mon honneur par les gens de Madras, qui veulent montrer qu'ils ne sympathisent pas avec le Hindu. Toute ma grande affection pour toi et notre cher Nitya,

Ta mère qui t'aime  . »

Une année plus tard, répondant à une réflexion de Mme Besant sur ses fautes d'orthographe, il lui écrit: « J'ai bien honte que le Seigneur Maitreya m'ait reproché trois fois ma mauvaise écriture . »

Mme Besant, qui menait une bataille juridique pour la garde des deux garçons, et qui était prise dans le tourbillon de la politique indienne, confia Krishna et Nitya à la garde de C. Jinarajadasa, et plus tard à celle de George Arundale. Ballottés d'un endroit à l'autre, d'un précepteur à l'autre, il semble qu'ils aient été un peu négligés pendant cette période sur le plan spirituel. A un moment, ils furent envoyés dans une école près de Rochester. Ils étaient très malheureux à cause des autres élèves, qui faisaient des plaisanteries grossières et les traitaient de « diables noirs ».

Lorsqu'il était en Inde, les premières années, Krishna avait un contact vivant avec les Maîtres, mais en Angleterre il devint bientôt sceptique et s'intéressa de moins en moins à toute activité ésotérique. Il raconta à un ami qu'un jour où le Maître K. H. lui était apparu et lui parlait, il s'en était approché et lui était passé au travers. Les Maîtres ne devaient jamais plus lui apparaître.

Le 15 avril 1913, le juge Blackwell de la Haute Cour de Madras rendit son arrêt à l'issue du procès intenté par Naraniah: la garde des deux garçons devait être rendue à leur père.

La conclusion de l'honorable juge était que, bien que le témoignage de Naraniah fût sujet à caution, celui-ci ne savait pas, lorsqu'il avait signé son accord de tutelle, que son fils serait éduqué pour être « le réceptacle de puissances surnaturelles » et qu'il avait donc le droit de changer d'avis.

Le juge toutefois refusa de les confier aussitôt à quelqu'un d'autre, car les garçons étaient des ressortissants de l'Inde britannique et résidaient seulement temporairement en Angleterre. Il décida qu'ils seraient sous la tutelle de la Cour et ordonna que les garçons soient rendus à leur père dès le 26 mai 1913.

Un délai d'exécution fut toutefois accordé à Mme Besant, qui décida de faire appel auprès du Conseil Privé du Roi. Elle avait télégraphié à Krishna, et celui-ci ainsi que Raja et Nitya lui avaient répondu en lui exprimant leur confiance totale.

Voici la lettre qu'elle écrivit à Krishna le 17 avril:

« Mon fils bien-aimé,
Votre gentil télégramme, signé de toi, de Raja et de Nitya, m'a fait très plaisir. Vous pouvez tous les deux être tout à fait tranquilles. Personne ne peut vous toucher. "Je vous protège." Au-dessus de nous brille l'Étoile du Grand Roi, et la main du Seigneur Maitreya vous garde. Ne m'a-t-il pas ordonné de vous protéger? C'est mon privilège et ma fierté, mon fils béni.
Tout va bien pour moi et je me rappelle comme nous "galoppions" ensemble le long des vallées de l'Himalaya la dernière fois que tu étais en Inde.
Ta mère qui t'aime.

Préfères-tu que j'écrive galoper ou galopper? Je me demande... Je trouve que les deux "p" rappellent mieux les bonds du cheval  ... »

Lorsque la guerre éclata en 1914, George Arundale, le précepteur de Krishna, s'engagea dans la Croix-Rouge et trouva un poste de responsabilité au King George's Hospital. Krishna et Nitya, désireux d'aider, avaient offert leurs services mais sans succès. En dépit du fait qu'un grand nombre de soldats indiens se battaient aux côtés des Britanniques, les préjugés raciaux étaient à leur comble. Les autorités désapprouvaient la présence d'Indiens à la peau sombre dans un hôpital pour les Blancs. Après des interventions pressantes de personnes influentes, Krishna trouva du travail dans un hôpital proche de la Société Théosophique, mais on ne lui permit que de récurer les planchers. Voici la lettre qu'il écrivit à Mme Besant le 1er juillet 1915:

« Ma très chère Mère,
Merci beaucoup pour votre lettre, je vous obéirai bien sûr et je ne mangerai pas de viande. Nous travaillons à présent dans un hôpital près de la Société, avec le Dr Guest. Je m'y plais et je suis occupé du matin jusqu'à près de sept heures du soir. Je crois que George est content aussi et qu'il est plus heureux... Je pense que tout se passe bien...

Votre fils dévoué, Krishna . »

Mais, dès le 15 juillet, on les avait priés de partir. Dans une lettre à Mme Besant, écrite de Greenwood Gâte, dans le Sussex, Krishna raconte:

« J'ai vraiment travaillé dur à l'hôpital, mais parce qu'il y a trop de Théosophes et que je suis indien, le Comité ne veut pas de moi. Et ils ne veulent pas non plus de bénévoles. Ils sont très jaloux et mesquins. Lady Williamson, qui est la femme du président, Sir Archibald Williamson, veut commander à tout le monde, y compris au Dr Guest qui a été nommé directeur par le ministère de la Guerre. Il est maintenant le Major Guest, mais il commence à en avoir assez. Le Comité m'a demandé, à moi et à d'autres, de partir ; je n'y travaille donc plus depuis hier. Je le regrette car je commençais à m'habituer. Je vais essayer de trouver quelque chose d'autre pour m'occuper, penser à autrui et sortir de moi-même. Je ferai ce que vous me conseillerez pour être utile  ... »

Les deux frères tentèrent désespérément de trouver du travail, mais furent toujours repoussés. Voici une lettre du 18 août 1915:

« J'ai fait tout ce que j'ai pu pour trouver un travail, n'importe lequel et n'importe où, mais c'est vraiment difficile. D'abord, je suis indien, et on ne semble pas aimer les Indiens... Je veux vraiment faire quelque chose comme vous me dites que c'est le seul moyen de m'oublier moi-même. J'espère que cela se réalisera finalement  . »

Le fait qu'il était indien, et donc inacceptable, revient comme un refrain dans ses lettres à Mme Besant. On ne dispose pas de ses réponses à elle, mais les vieilles dames collet monté qui entouraient Krishna trouvaient qu'il était trop frivole, et avaient dû s'en plaindre à Mme Besant. Krishna écrit le 7 octobre:

« Je sais, je n'ai pas pris jusqu'ici la vie très au sérieux, mais cela va changer. Dès lundi prochain je me remets à mes études. C'est ce que j'ai décidé après la lettre que Lady De La Warr a reçue de vous. Je vais me mettre au sanskrit, à l'anglais, aux mathématiques, à l'histoire et au français. Je vais prendre des leçons particulières pour chacune de ces matières afin de pouvoir entrer à Oxford dès que possible. Là, je ferai de mon mieux et, après Oxford, ma tâche est tracée d'avance par les Maîtres et par vous. Je suis sincèrement décidé à faire tout cela, et je le ferai quoiqu'il m'en coûte . »

Malgré cet échange de lettres, les deux frères étaient très isolés, malheureux, et avaient l'impression d'être tout à fait rejetés. Ils avaient perdu peu à peu leurs illusions, et tout intérêt, semble-t-il, pour l'enseignement théosophique. Krishna se confia à Leadbeater au sujet de Nitya:

pour lui. Il est très amer et froid. Il est très malheureux. Il voudrait avoir quelqu'un qui l'aime par-dessus tout et auprès de qui il pourrait s'épancher. Il souhaiterait avoir une mère à aimer, comme moi j'ai Lady Emily

Il se sent très seul, comme la plupart d'entre nous ; il n'y a personne pour qui il éprouve de l'affection ou de l'amour, et c'est donc doublement dur pour lui. Il est très amer et froid. Il est très malheureux. Il voudrait avoir quelqu'un qui l'aime par-dessus tout et auprès de qui il pourrait s'épancher. Il souhaiterait avoir une mère à aimer, comme moi j'ai Lady Emily

La seule amie de Krishna était en effet Lady Emily Lutyens, la femme d'Edwin Lutyens, l'architecte visionnaire qui avait conçu la ville de New Delhi. Elle avait trente-six ans quand elle rencontra Krishna et se trouvait parmi la foule de .ceux qui avaient accueilli, sur le quai de la gare de Charing Cross, Mme Besant et le mystérieux jeune Alcyone. Quand elle vit le jeune Indien aux grands yeux et aux cheveux longs, qui avait alors seize ans, elle éprouva une vive émotion. Elle noua bientôt des liens amicaux avec Krishna, qui était désorienté et solitaire dans ce milieu totalement étranger. Au début, son époux fut simplement amusé, puis il éprouva de plus en plus vives inquiétudes car il trouvait que Lady Emily le négligeait, lui et ses enfants. Mme Besant s'inquiéta aussi beaucoup car elle estimait qu'une atmosphère émotionnelle autour de Krishna compromettait la mission à laquelle il était destiné. Dans ses lettres à Mme Besant, Krishna parlait de Lady Emily comme d'une personne meilleure, plus sérieuse qu'on ne le lui avait rapporté.

On avait inscrit les deux frères au collège de Balliol, à Oxford, mais le directeur de ce collège, préoccupé par les controverses dont Krishna était l'objet, refusa son admission « en vertu du principe que son institution ne voulait rien avoir à faire avec un Messie à la peau brune». Toutes les tentatives de Mme Besant pour obtenir leur admission dans un autre collège, à Oxford ou à Cambridge, échouèrent. Krishna fut d'ailleurs incapable de passer aucun des examens d'entrée à l'Université de Londres. Il s'y préparait, mais le moment venu, il rendait copie blanche.

Krishna et Nitya vivaient à présent à Wimbledon, chez Miss Dodge, Américaine très riche et charitable, que l'arthrite avait rendue invalide. Elle avait financé bien des activités de la Société Théosophique. C'était une amie de Lady Emily Lutyens, qui l'avait introduite dans la Théosophie et présentée à Mme Besant. Krishna et Nitya se rendaient chaque jour à Londres, où ils se préparaient alors avec beaucoup de mal pour ces examens d'entrée à l'Université de Londres. « C'est à cette époque qu'ils apprirent à s'habiller bien, et à se sentir à l'aise dans un riche milieu aristocratique. » Ils fréquentaient les tailleurs élégants et allaient au théâtre. Krishna montrait peu de dispositions pour réaliser la prédiction faite un jour par Leadbeater et Mme Besant. Celle-ci, lorsque Krishna avait quelques années de plus, devait s'écrier: « Mon cher Krishna, que t'est-il arrivé? » Elle constata qu'il ne s'intéressait qu'aux vêtements et aux voitures, mais sa confiance dans le rôle que les Maîtres avaient prévu pour lui resta inébranlable.

Pendant ce temps, lors du Congrès Théosophique de décembre 1913, qui eut lieu à Varanasi, C. W. Leadbeater avait présenté sa nouvelle découverte, un jeune brahmane de Madras, âgé de treize ans, nommé D. Rajagopal. Attiré par son aura, C. W. L. lui avait prédit un avenir brillant - il était allé jusqu'à dire que, dans une vie future, il serait le prochain Bouddha sur la planète Mercure. Adopté par Leadbeater, Rajagopal partit pour l'Angleterre avec C. Jinarajadasa en 1920. Il entra bientôt à Cambridge, où il étudia le droit, et il passa brillamment ses examens.

Quand Krishna et Rajagopal firent connaissance, il y eut une certaine réserve de part et d'autre, et les amis de Krishna traitèrent le nouveau venu avec dédain et désinvolture. Rajagopal fut profondément blessé par cette attitude, mais n'en montra rien. Cependant, en 1922, ses relations avec Krishna et Nitya s'améliorèrent considérablement.

Après la guerre, Krishna, qui avait échoué dans toutes ses tentatives d'entrer dans une université, alla habiter à Paris, chez ses amis Manziarly. Ce fut grâce à cette grande et chaleureuse famille qu'il eut l'occasion de rencontrer des danseurs, des écrivains, des peintres, des musiciens. Il s'éveilla à un nouvel univers, celui de la création artistique, et ce fut pour lui un enchantement. Pendant un temps, le rôle de Messie pesa plus légèrement sur ses épaules.

Krishna assista un soir à une réception donnée en son honneur. Il y avait même, parmi les nombreuses personnalités présentes, des généraux en uniforme de gala ; la plupart des invités étaient venus, attirés par la curiosité, pour voir ce beau jeune homme destiné à devenir un messie. Certains étaient ironiques, d'autres admiratifs. « On attendait de ce nouveau Messie qu'il apparaisse en Oriental, doué de la voix du prophète Elie. » Le Messie « se révéla être un jeune homme élégant en pantalon de flanelle ». Son maintien était nonchalant, il avait l'air de s'ennuyer.

Lorsqu'on lui demanda si le fait d'être l'incarnation d'une divinité n'était pas un fardeau trop lourd, il répondit en riant: « Je dois dire que c'est un fardeau, mais pour le moment la seule chose qui m'intéresse est de savoir si Suzanne Lenglen sera capable de résister à Helen Wills à Wimbledon ! »

En décembre 1921, après une absence de neuf ans, les deux frères retournèrent en Inde. Krishnamurti allait porter un autre regard sur son pays ; au cours de cette visite, il se ferait des amis, observerait tout autour de lui et établirait une communication avec les Maîtres.

Krishna et Nitya décidèrent de rendre visite à leur père, qui était resté sans nouvelles d'eux depuis neuf ans. Sa belle-fille, G. Sharada, qui avait épousé le frère aîné de Krishna à l'âge de quinze ans, était en larmes quand elle me raconta, en 1984, leur rencontre avec Naraniah. Ses deux fils ne lui avaient jamais écrit, et lorsqu'il reçut le télégramme annonçant leur arrivée, il avait pleuré d'émotion. A sa demande, sa belle-fille avait préparé deux jours durant leurs plats préférés.

Ils étaient arrivés un soir. G. Sharada me dit qu'elle était très intimidée et qu'elle était restée dehors, sur la véranda. Elle me dit aussi: « Il y avait quelque chose d'indescriptible en lui - il était brillant, il irradiait la lumière. Il avait une étrange démarche, très rapide, et était beaucoup plus grand que nous tous. » Elle avait baissé la tête devant lui. Pour la taquiner, il s'était couvert le visage de ses deux mains, comme s'il ne pouvait la voir. Nitya lui avait dit d'un ton de reproche: « Pourquoi fais-tu cela? Elle est timide, comme toutes les femmes ici. »

Naraniah, bouleversé de revoir ses fils, se leva pour les accueillir. Krishnamurti et Nitya se prosternèrent devant lui et touchèrent ses pieds de leur front. Naraniah les embrassa et se mit à pleurer. Krishnamurti s'assit à ses côtés, et, selon les mots de G. Sharada, « le consola ». Un peu plus tard, ils parlèrent de Mme Besant. Ils ne s'exprimèrent pas en telugu, mais en anglais. On offrit aux deux frères les plats et les sucreries qui avaient été spécialement préparés pour eux. Ils étaient intimidés et mal à l'aise ; ils ne savaient quelle attitude adopter. Krishnamurti n'accepta rien, mais Nitya prit une orange.

Naraniah souffrait du diabète et avait des problèmes de vessie. L'émotion de revoir ses fils fit qu'il eut besoin d'aller aux W.-C. Il se lava les pieds après, comme le prescrit le rituel, ce qui fut interprété plus tard comme voulant dire qu'il avait voulu les purifier puisqu'ils avaient été touchés par ses fils, qu'il aurait considérés comme des parias .

Cette première visite ne dura qu'une demi-heure. Selon leur belle-sœur, ils vinrent trois jours de suite, puis cessèrent de venir . Naraniah manifesta le désir d'aller au siège de la Société Théosophique pour rencontrer ses fils avant leur départ de l'Inde, mais en fut empêché par son fils aîné. Il mourut en 1924, sans les avoir revus.

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